L'espionnage, nouveau nerf de la guerre économique

Publié le par lereveilmondial.over-blog.com

L'espionnage économique étant sujet à toutes sortes d'interprétations, il paraît d'abord essentiel de le définir le plus largement possible. Est considéré comme espionnage économique le fait, pour une personne physique ou morale, de rechercher dans un but économique, pour soi ou pour autrui, des informations techniques ou de toute nature lorsque ces informations présentent une valeur, dont la divulgation ou l'appropriation serait de nature à nuire aux intérêts essentiels de ce dernier.

Cette pratique est naturellement illégitime, c'est-à-dire le plus souvent à l'insu et contre le gré de son détenteur. Elle peut même parfois revêtir un caractère illégal en fonction du moyen qui est utilisé pour s'approprier ces informations.

Des pratiques de plus en plus diversifiées et nombreuses
Des conséquences aussi diverses qu'imprévisibles
Mittal et Suez, maîtres espions
L'utilisation des services secrets au nom du nationalisme économique

Des pratiques de plus en plus diversifiées et nombreuses
L'espionnage économique fait partie des nombreux phénomènes que la mondialisation a amplifiés. En cinq ans, le nombre de sociétés de sécurité spécialisées dans le secteur de l'espionnage économique a été multiplié par six ! Certaines d'entre elles enseignent des techniques de protection face à l'espionnage économique, d'autres par contre - de loin les plus nombreuses - vendent leurs services à des entreprises ou des multinationales désireuses de percer les secrets de la concurrence. Rien qu'en France, les renseignements généraux estiment qu'une entreprise française sur quatre est ou a été victime d'espionnage industriel !

Le développement de ces sociétés spécialisées n'est certainement pas étranger avec la diversification et l'évolution des moyens utilisés par l'espionnage économique. Car à côté de techniques vieilles comme le monde (vol de matériel, corruption de salarié ou de dirigeant de la société visée, etc.) sont apparues d'autres méthodes, souvent plus discrètes et tout aussi efficaces. Certaines sont liées aux nouvelles technologies (vol d'ordinateur portable, piratage informatique). D'autres par contre puisent leur force de leur apparence anodine. Dans son dossier très complet consacré au sujet, l'Expansion nous en livre quelques-unes.

On y apprend par exemple que le faux sondage auprès des assistantes de direction est particulièrement efficace pour connaître les faits et gestes de leur patron et organiser ensuite une filature. Le fait d'inventer une demande de devis à un rival peut également s'avérer redoutable, puisqu'il place la cible en position de se dévoiler. Les services d'un intermédiaire, souvent une société spécialisée dans l'espionnage économique, permettent d'endormir la méfiance de l'entreprise victime de la manœuvre. Le faux appel d'offre, méthode au demeurant illégale, peut s'avérer encore plus efficace pour connaître dans les moindres détails la stratégie d'un concurrent. Mais finalement, il n'est pas toujours nécessaire de faire appel à des « spécialistes ». Une grande quantité d'informations précieuses est publiée en libre accès, que ce soit à l'occasion de colloques, de salons professionnels, de séminaires, de congrès internationaux, ou sur Internet.


Des conséquences aussi diverses qu'imprévisibles
Fusion, OPA, acquisition, attribution de nouveaux contrats : nombreux sont les cas de figure où le recours à l'espionnage économique peut s'avérer décisif.

C'est ainsi qu'en 1994 déjà, la multinationale Thomson perd au Brésil un gigantesque contrat portant sur la création d'un système de surveillance des pluies en forêt amazonienne. Les communications avec les autorités locales avaient été piratées par un concurrent américain, la Raytheon Corporation, qui empocha finalement le marché. Rebelote l'année suivante lors des transactions entre Airbus et les autorités saoudiennes, interceptées par Boeing et McDouglas. Les multinationales américaines purent ainsi ajuster leur offre, juste assez pour se montrer plus convaincantes… et remporter le contrat. Deux épisodes célèbres de l'espionnage industriel qui ne doivent pas masquer tous ceux moins médiatisés… et tous ceux que l'on ne saura jamais.

Au-delà de cette finalité qui consiste à doubler ou à racheter un concurrent, d'autres aspects beaucoup plus pervers se développent en amont. La corruption s'en trouve ainsi renforcée, notamment dans le cas du salarié présent dans l'entreprise ciblée et que l'on soudoie, ou lors de l'attribution d'un nouveau marché, situation dans laquelle la «générosité» est un facteur primordial. Dans le cas qui «opposa» Airbus et Boeing, ces derniers furent encore plus généreux… en terme de pots-de-vin. Mais les dégâts collatéraux ne s'arrêtent pas là. Les techniques utilisées à des fins d'espionnage économique ont notamment contribué à l'essor grandissant des produits de contrefaçon auquel nous assistons ces dernières années. Avec des conséquences désastreuses pour les entreprises dont les produits sont contrefaits, et davantage encore pour les futurs consommateurs desdits produits. Ainsi, près de la moitié des comprimés de Viagra achetés en ligne sont des faux. Quant à l'antirétroviral de GlaxoSmithKline, nombre de versions sont contrefaites et souvent destinées à l'Afrique. Dans ces deux cas et d'autres encore, les dangers sanitaires sont énormes, pouvant conduire jusqu'au décès.

Somme toute, il n'est pas surprenant de retrouver dans les techniques liées à l'espionnage économique un condensé de fourberies, de mensonges, de vols ou de trahisons. Elles sont à l'image d'un capitalisme sauvage dont le moteur essentiel est la concurrence effrénée et impitoyable que se livrent entre eux les acteurs économiques. Parfois aux mépris des lois. Toujours au mépris de l'éthique.


Mittal et Suez, maîtres espions
Pour illustrer ces pratiques, rien de tel que de détailler deux évènements récents où l'espionnage économique a joué un rôle essentiel. L'OPA finalement victorieuse de Mittal sur Arcelor en est un premier exemple. La réussite du raid hostile mené par le géant de l'acier doit beaucoup aux informations livrées par une taupe située au cour du dispositif adverse. Au plus fort de la tension entre les deux multinationales, Mittal connaissait tout de la position exacte de sa cible, lui permettant d'ajuster à plusieurs reprises sa stratégie et le prix offert pour le rachat des actions convoitées… et de finalement rafler la mise. Invitée dans la partie, c'est la DGSE (services secrets français), qui parvint finalement à identifier la taupe.

L' « Electragate » est également révélateur. Cette affaire d'espionnage dans les milieux franco-belges a débuté en février 2004 lorsqu'un salarié d'Electrabel a découvert qu'un ordinateur du groupe avait été piraté. Le 17 août 2006, le parquet de Bruxelles a inculpé la multinationale française Suez et cinq français pour « piratage informatique » et « tentative d'interception de communications privées ». Les enquêtes menées en Belgique et en France ont déjà démontré que deux hommes s'étaient introduits, avec la complicité d'un complice, dans les locaux de la firme pour y poser des micros espions dans les ordinateurs. Interrogés par la justice française, les coupables ont avoué avoir agi pour le compte d'une société spécialisée dans l'espionnage économique, qui elle-même agissait pour… le secrétaire général de Suez et son représentant au sein du conseil d'administration d'Electrabel. La suite est connue : actionnaire alors minoritaire au sein de l'entreprise belge, Suez est finalement parvenu à ses fins, bien que sous le couvert d'une « fusion », en mettant la main sur la majorité du capital d'Electrabel.

 

L'utilisation des services secrets au nom du nationalisme économique
Alors que les multinationales ont démantelé progressivement les capacités de protection économique des Etats, elles sont pourtant les premières à utiliser leurs services lorsque ceux-ci sont à leur avantage. Ainsi les services secrets des grandes puissances sont loin de se cantonner à des missions liées à l'ordre public ou à la « guerre contre le terrorisme ». Ils sont aujourd'hui largement tournés vers les secteurs économiques et financiers.

Les Etats-Unis, l'Angleterre et la Suède ont, depuis longtemps, engagé leurs services spéciaux aux côtés de leurs champions nationaux. La Chine, le Japon ou la Russie leur ont entre-temps emboîté le pas. Alors que les entreprises françaises ne consacrent en moyenne pas plus de 0,3% de leur chiffre d'affaires dans l'espionnage économique, les multinationales américaines, japonaises ou britanniques peuvent quant à elles y affecter jusqu'à 20 fois plus d'investissements.

Dans ce domaine, les Etats-Unis disposent avec la NSA (National Security Agency) d'un atout maître. La NSA s'apparente vraiment aujourd'hui au Big Brother de 1984 , de Georges Orwell. Ses moyens matériels et humains, capables de surveiller et de collecter des dizaines de millions de communication, sont sans équivalent. La découverte d' « Echelon », réseau planétaire de stations d'écoute et de satellites espions mis en place par les Etats-Unis avec la coopération du Royaume-Uni de la Nouvelle-Zélande et de l'Australie, a mis en lumière l'ampleur des moyens de surveillance de la NSA. La collusion entre les multinationales et l'administration Bush permet aisément d'imaginer les précieux avantages dont les financiers américains disposent sur leur concurrence.

Les fonds d'investissement américains, plus particulièrement les «hedge funds», peuvent également, dans un rôle d'éclaireur, contribuer à cette stratégie. Du Carlyle Group à Capital Strategy, nombreux sont ceux qui disposent d'une part du capital de très nombreuses entreprises à travers le monde, dont certaines sont spécialisées dans les technologies de pointe. S'il est peu crédible d'imaginer que ces fonds obéissent au doigt et à l'oil aux directives de la Maison-Blanche, il paraît beaucoup plus réaliste de penser que ces acteurs sont avant tout des informateurs de premier plan. Cet avantage dans le domaine de la prospection est encore renforcé par le concours d'autres organismes « spécialisés » dans l'intelligence économique, dont l'Advocacy Center. Ce dispositif de veille et d'influence fonctionne selon la méthode suivante : les consulats américains envoient des émissaires visiter des sociétés innovantes qu'ils savent en mal de financement pour leur proposer soit un coup de pouce, soit… une délocalisation sur le sol américain. Comme on le voit au travers de ces exemples, l'intelligence économique peut parfois prendre des formes inattendues. Ce qui en revanche est certain, c'est qu'aux Etats-Unis, le renseignement d'Etat et les entreprises privées collaborent main dans la main, sans le moindre complexe.

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