Le monde émergent inondé de liquidités

Publié le par lereveilmondial.over-blog.com

La politique de la Fed complique la tâche des pays en développement et exacerbe le risque de bulle.

Une aubaine. La dernière décision de la Réserve fédérale constitue une bonne nouvelle pour les investisseurs internationaux. Avec son programme de rachat d’actifs – le «QE2» – à hauteur de 600 milliards de dollars (588 milliards de francs) au cours des huit prochains mois, «la banque centrale américaine soutiendra les afflux de fonds vers les actifs risqués et donc aussi en direction des pays émergents», souligne Stefan Hofer, stratège chez Julius Baer.

Les marchés émergents, eux, voient cette intervention d’un autre œil. Raymond Hêche n’hésite pas à parler d’un «tombereau de liquidités qui se déverse sur des pays émergents qui n’en demandaient pas tant». Car, si le responsable des fonds de placement à la Banque Morval doute de l’impact de la politique monétaire sur l’économie américaine, son effet sur les marchés émergents est lui direct.

«La décision de la Fed a provoqué une avalanche de liquidités qui se précipite sur ces marchés, où les promesses de rendements sont bien plus importantes que dans le monde développé où les taux d’intérêt frôlent toujours le plancher.»

Politique monétaire inutilisable

 

Un afflux de fonds vers les pays émergents d’autant moins apprécié qu’il a tendance à renchérir les monnaies de ces pays, dont les économies sont souvent tournées vers l’exportation.

Pas étonnant dans ce contexte que plusieurs pays se soient exprimés contre ces mesures lors du sommet du G20 la semaine dernière. Certains États, Brésil en tête, avaient d’ailleurs déjà réagi en imposant, ou en menaçant d’imposer, des contrôles des capitaux. Pour Raymond Hêche, la politique américaine «met d’autant plus d’huile sur le feu que de nombreux pays souhaitent relever leurs taux d’intérêt pour faire face aux pressions inflationnistes découlant d’une croissance économique soutenue». Or une hausse des taux rend les monnaies encore plus attractives. De ce fait, «les outils de politique économique habituels sont inutilisables», explique le spécialiste.

Hausse «malsaine» des cours

Faut-il dès lors craindre la formation d’une bulle? Selon EPFR Global, une société américaine qui établit des statistiques sur les flux dans les fonds de placement, les marchés émergents ont enregistré, en moyenne jusqu’au début du mois de novembre, 23 semaines de suite d’entrées de fonds nettes dans les véhicules investissant sur les marchés actions. Depuis le début de l’année, les fonds investissant dans ces marchés ont accumulé 79,9 milliards de dollars supplémentaires, et sont en passe battre le record de 2009 (83,3 milliards). Les déclarations sur la «guerre des monnaies» ont cependant pu parfois freiner les ardeurs des investisseurs. Selon EPFR Global, les flux ont été tempérés vers l’Asie (hors Japon) au début du mois de novembre, alors que certains investisseurs attendaient de voir si les pays décidaient ou non de prendre des mesures de contrôle des changes. Une fois l’annonce du QE2 entendue, les fonds investissant dans les marchés en développement ont à nouveau enregistré des flux nets importants.

Correction à court terme?

«Les ingrédients pour la formation d’une bulle existent», selon Raymond Hêche. Et ils seront renforcés si la Fed prend davantage de mesures d’assouplissement de sa politique monétaire. Cette avalanche de liquidités provoque une hausse artificielle et «malsaine car elle fait monter les cours, sans améliorer les bénéfices des entreprises». Cela dit, ce spécialiste souligne, comme beaucoup d’autres, que les valorisations sont historiquement raisonnables. «Nous sommes encore loin des niveaux atteints en 2006, 2007 ou 2008», rappelle de son côté Thomas Stucki, responsable des investissements chez Hyposwiss.

Plus que le danger d’une hausse excessive des cours, les experts s’inquiètent de la hausse de la volatilité qui découle de cet afflux de fonds. «Il s’agit beaucoup de «hot money», qui veut gagner quelques pour cent de hausse avant de repartir», ajoute Raymond Hêche.

Hongkong, exemple «extrême»

Reste que cette ruée sur les marchés émergents n’arrive pas «par hasard». «Nous allons dans la direction d’une bulle, certes, mais il faut se rappeler qu’il y a des raisons fondamentales derrière la hausse des actifs. L’année 2010 a constitué une nouvelle preuve du découplage de la croissance entre pays développés et en développement», relève Stefan Hofer. Qui considère toutefois comme parfaitement normal qu’une «correction à court terme puisse se produire». A ce danger s’ajoute celui d’une brusque rechute des monnaies. Mais l’expert de Julius Baer estime que le «potentiel de hausse de ces marchés est suffisant pour prendre ce risque».

Même si les analystes ont tendance à minimiser l’éventualité d’une bulle, certaines poches peuvent se former. En Chine, notamment, certains spécialistes évoquent un possible gonflement artificiel des prix dans l’immobilier. Raymond Hêche limite toutefois cette menace au résidentiel de luxe en Chine et à Hongkong, et estime que cela reste l’exemple le «plus extrême» parmi les pays émergents.

Le Temps

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