Odyssée de l’espèce [première partie]

Publié le par lereveilmondial.over-blog.com

Si vous ne croyez pas au futur, essayez donc le passé !

Le passéisme nationaliste s’exacerbe dans les Balkans. Le passéisme théologique enflamme les intégrismes dans toutes les religions (islamique, chrétienne, juive, hindouiste…). La politique et les affaires s’engluent dans des contentieux. Faute d’être en mesure de regarder l’avenir, les années 90 foncent tête baissée vers leur passé. C’est un mouvement compréhensible. Les psychanalystes l’appellent une régression. Face au « choc du futur » 2, on va chercher des solutions toutes faites. On rejoue les drames d’autrefois, on boit la coupe jusqu’à la lie. Alors seulement, une fois ce mouvement accompli, on peut accepter que reviennent les temps créateurs et tourner à nouveau son regard vers l’avenir. J’invite à le faire le plus tôt possible.

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Thierry Gaudin est un polytechnicien et ingénieur des Mines, expert auprès de l’OCDE, des Nations unies et de la Commission européenne. Il est aussi président de l’association Prospective 2100. Dans son livre « 2100 : l’Odyssée de l’espèce », publié en 1993, il s’appuie sur une recherche et une connaissance personnelle des mécanismes de l’innovation et des interactions technique de la société. Il s’agit d’un travail de prospective, résultat de dix années d’échanges avec des centaines de personnes, qui s’appuie sur les mécanismes du passé pour tenter d’appréhender ceux du futur. L’auteur nous livre des scénarios viables pour sortir de problèmes sociétaux divers, encourageant principalement le recours à l’innovation et à l’esprit d’entreprendre. Cependant, imaginer qu’il puisse y avoir une remise en question des pouvoirs établis qui découlerait de la libre application de la créativité de chacun ne serait sans doute pas raisonnable avant la deuxième moitié du 21ème siècle. Il n’en demeure pas moins que les pistes proposées par Thierry Gaudin pour améliorer le fonctionnement du monde ainsi que ses constats sur le passé et le présent de nos civilisations sont difficilement critiquables, à l’exception d’un regard qui me paraît trop optimiste sur les bienfaits éventuels du mondialisme et sur l’attente d’une bonne et sincère volonté politique en matière de progrès. Nous reprendrons en trois articles les extraits du livre qui sont les plus pertinents et les plus liés au domaine dont Mecanopolis traite.

Estimer la vitesse des changements

Si l’on compare notre travail aux prospectives « mécanistes », il apparaît une différence majeure, que j’appelle ‘l’hypothèse de la conscience ». Elle s’énonce ainsi : un système vivant ne se laisse pas mettre en péril sans réagir. On peut certes observer dans la Nature des comportements suicidaires. Mais ils sont rares. Que ce soit par la guerre ou la destruction de l’environnement, le scénario d’un suicide collectif de l’Espèce humaine n’est pas le plus vraisemblable : à titre d’illustration -mais non de preuve-, je constate que, depuis quarante ans, l’humanité a les moyens (nucléaires) de se détruire en quelques heures, et qu’elle ne s’en est pas servi.

Une difficulté de la prospective à long terme est d’estimer la vitesse des changements. On trouve en effet sur ce point les positions les plus excessives et les moins étayées. Certains maintiennent qu’il n’y a rien de nouveau sous le soleil, et continuent à regarder l’avenir comme une reproduction des intrigues et des luttes d’autrefois. D’autres mythifient l’accélération de l’Histoire, et répètent, par exemple, sans aucune justification que, d’ici dix ans, la moitié des produits que nous consommerons ne sont pas encore sur le marché.

En observant plus attentivement, on peut estimer quelques ordres de grandeur : Le délai de renouvellement est variable d’un secteur à l’autre. L’habillement suit une mode qui se définit deux fois par an, les collections d’été et d’hiver. Mais un modèle d’automobile, tel que la Coccinelle Volkswagen ou la Renault 5, a une durée de vie qui se compte en dizaines d’années. Comme un wagon de chemin de fer peut servir pendant trente ans, l’évolution des formes est encore plus lente pour le matériel ferroviaire. Les grandes installations industrielles, telles que les cimenteries, sont renouvelées par morceaux en une trentaine d’années. La tour Eiffel a fêté son centenaire. Le canal de Panama, qui, date de la même époque, est là pour mille ans.

En définitive, ce sont les croyances humaines qui changent le plus lentement. L’âge de nos religions se compte en millénaires, mais peut-être vont-elle bientôt évoluer.

On ne parle pas de la même chose selon les échéances :

À trois mois, ce sont les fluctuations erratiques de la conjoncture.

À trois ans, ce sont les mouvements de mode et les dérives économiques.

À trente ans, ce sont les renouvellements des générations, avec leurs styles de vie différents, et aussi les achats ménagers. Par exemple, la période des trente glorieuses (1950-1980) en Europe est caractérisée par deux vagues d’investissements : la reconstruction de l’après guerre et le premier équipement des ménages en réfrigérateurs, cuisinières, machines à laver, téléviseurs et automobiles. Chacune de ces vagues, créatrice d’emplois et porteuse de prospérité, s’étend sur une génération. Lorsque les ménages ont été équipés à plus de 80%, la demande s’est ralentie, le chômage a augmenté et l’économie est devenue plus hésitante.

À cent ans, ce sont les infrastructures, tels que les ports, les autoroutes, les voies ferrées, les grands aménagements urbains. Ce sont aussi les réseaux, par exemple le réseau électrique. Les premières électrifications urbaines datent du siècle dernier. Mais il faut attendre vingt ans après la seconde guerre mondiale pour que l’électricité soit partout dans les campagnes en Europe. Or, c’est à partir du moment où les ménages disposent chez eux de l’énergie électrique qu’ils peuvent s’équiper en électroménager. À l’échelle mondiale, même si aucun pays n’est totalement dépourvu de réseau, la majorité de la population n’est pas encore connectée. Si l’on prolonge les tendances actuelles, il faut attendre la seconde moitié du 21ème siècle pour que tout le monde ait l’électricité à domicile. La vague de prospérité que nous voyons actuellement se dessiner en Chine, en Inde et en Asie du Sud Est correspond à nos trente glorieuses, mais seulement pour une fraction urbaine des deux milliards et demi d’habitants de cette région -la moitié de l’espèce humaine-, qui s’équipe avec avidité.

Toutefois, le délai d’accoutumance de l’usager limite la vitesse de diffusion des nouvelles technologies. Les fabricants de micro-ordinateurs croyaient, au début des années 80, inonder le marché en une décennie. Il n’en a rien été. Dès 1985, ils ont dû réviser en baisse leurs prévisions. Ce n’est pas que les clients manquaient de ressources pour acheter leurs machines. Elles coûtaient déjà moins cher qu’une auto. Mais les usagers n’y étaient pas encore habitués, et ce nouvel instrument modifiait sensiblement leur façon de travailler. Il a donc fallu attendre une génération d’accoutumance, et l’apparition de logiciels plus conviviaux. On peut conjecturer que, si un nouveau produit suppose une évolution des façons de faire, alors il faut au moins une génération pour qu’il s’impose au public, même si ses avantages sont évidents.

Un regard mondialiste :

Certains, autrefois, ont fait évoluer le regard : Les philosophes, qui travaillent avec les hommes d’action. Leurs visions ont structuré la société. Ainsi, au début du dix-neuvième siècle, Saint-Simon, le maître à penser des ingénieurs, disait : « L’ancien pouvoir spirituel, c’était l’Eglise. L’ancien pouvoir temporel, c’était la noblesse, caste de guerriers devenue inutile… Le nouveau pouvoir spirituel, c’est la Science, et le nouveau pouvoir temporel, c’est l’Industrie. » N’est-ce pas ce qui s’est réalisé depuis, dans le monde entier ? La « révolution industrielle » n’est-elle pas tout entière dans cette formule, complétée à l’époque par des énoncés précurseurs, articulant un grand projet social : exploiter la Nature pour procurer aux hommes les bienfaits de la Science et de la Technique, sa fille.

En quoi sommes-nous déjà différents de nos prédécesseurs ? En cela que nous quittons la vision tribale de l’Histoire pour une vision universelle. Les distinctions entre nations, ethnies, religions ne sont pas effacées, mais remises à leur place : celle de modalités culturelles, vouées, non plus à entrer en conflit, mais à s’enrichir mutuellement. Car, au-delà des particularismes, il y a l’unité mondiale de la Science qui proclame désormais l’unité du vivant « de l’amibe à l’éléphant », et l’unité des technologies, qui créent un système de communication mondial, sorte de « cerveau planétaire » dont la conscience devient chaque année plus perceptible par la voie des médias et des télécommunications.

Le mondialisme, au vingtième siècle, paraissait réservé à de doux rêveurs, régulièrement démentis par l’atrocité des guerres et des persécutions. Au tournant du troisième millénaire, les conditions techniques sont réunies pour qu’il entre dans les faits, insensiblement. Mais cette métamorphose inéluctable s’accompagne de craquements et de déchirements. Les vieux particularismes et les attachements anciens sont réactivés. Ils luttent avant de céder la place.

L’ingénieur Legrand, dès 1840, proposait une carte mondiale des voies ferrées.

Les Européens, au XIX° siècle, avaient un projet mondialiste, étayé par une philosophie constructive, le positivisme. Leur doctrine se résumait en deux idées : la liberté, plus les infrastructures. Actuellement, avec le vent de libéralisme qui souffle sur le monde, il est de bon ton de faire semblant de croire que la liberté économique apporte la solution de tous nos maux. Or, une société économiquement libre sans infrastructure est une société d’embouteillage où tout le monde perd son temps. Pire, sans infrastructure éducative, c’est une société d’exclusion qui nourrit en son sein les germes de sa propre destruction.

Allons-nous, au 21ème siècle, retrouver des visions planétaires ? Certainement, car le maillage des communications facilite la montée et l’émergence d’une conscience globale. On commence à voir apparaître de grandes idées : des idées écologiques (transformer la planète en jardin) et des idées techniques, comme, par exemple, au Japon, celle de cités marines pour plusieurs centaines de milliers d’habitants (Le projet présenté par la société Taisei (la cité volcan) a la forme du mont Fuji. Cette cité ferait 6500m de diamètre à la base et 4000 mètres de haut. Elle accueillerait 700000 personnes (Futurist, Mai-Juin 93). La planète creuse artificielle proposée par physicien américain O’Neill, sorte de Léonard de Vinci contemporain, est un cylindre d’un kilomètre de diamètre. Pour créer à sa périphérie une gravité équivalente à celle de la terre, elle fait un tour sur elle-même en une minute. Elle contient des lacs, des petites montagnes, des bois, tout un espace « naturel ». Lorsque les films de fiction26 nous montrent des vaisseaux spatiaux qui ressemblent à des immeubles de bureaux, c’est un non sens. Bien qu’il domine les autres espèces, l’homme ne peut se passer de la Nature.

Il en est solidaire, il a besoin d’elle pour recycler l’oxygène, l’eau… Il appartient à la biosphère. Il est solidaire des plantes et des animaux. Dans l’Espace, il faut qu’il emmène avec lui une nature organisée, une « Techno Nature » placée sous sa protection.

D’où l’importance de l’expérience américaine « Biosphère 2″ où huit personnes passent deux ans dans un écosystème fermé complet sous une bulle étanche, ne communiquant avec l’extérieur que par des informations, sans apport de matière. Au-dedans, on voit non pas une forêt vierge, mais un potager moderniste, dans lequel tout est recyclé. Ce morceau de Nature est destiné, ultérieurement, à être placé en orbite puis contrôlé dans son évolution. Puis, dans les siècles à venir, les planètes creuses artificielles iront vers d’autres systèmes solaires, de sorte que l’homme deviendra le messager de la vie à travers les étoiles, même après la mort du soleil.

Une référence : le milieu du 19ème siècle

Alors, que se passera-t-il au 21ème siècle ?

Les prochaines décennies sont très durement menacées par les conséquences de l’implosion des villes, la montée de l’exclusion et des systèmes maffieux. Les premiers scénarios qui viennent à l’esprit sont noirs. Ils ont l’odeur du chaos. On n’arrive pas à voir au-delà des confrontations entre une société officielle affaiblie, rongée de luttes intestines, sans véritable projet, et des exclus qui frappent à la porte de plus en plus durement.

Néanmoins, l’Histoire relativise nos visions catastrophistes. L’espèce humaine en a vu d’autres. Et elle s’en est tirée. Nos ancêtres, au XIX° siècle, sont en Europe devant une situation comparable à celle du monde à la fin du vingtième siècle : En 1848, la classe dirigeante perd ses illusions. Face à un prolétariat subissant des conditions de pauvreté et d’insalubrité lamentables, elle se divise en deux courants d’opinion : un courant humaniste et un courant conservateur.

Les humanistes disent : « Nous n’avons pas le droit de laisser des êtres humains vivre dans de pareilles conditions, c’est inadmissible ». Ils ont raison. Et les conservateurs ajoutent : « Mais, attention, ils deviennent dangereux ! ». Ils ont raison aussi. Les uns et les autres aboutissent à la même conclusion : Il faut faire quelque chose.

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Des moyens énormes sont alors mobilisés. On passe d’une petite bourgeoisie frileuse, à l’esprit étroit, qui compte ses sous, fait du contentieux, envoie ses débiteurs en prison, à une grande bourgeoisie au long cours, qui investit massivement, construit les chemins de fer, les grands magasins, les banques, l’industrie lourde, les routes, le canal de Suez et celui de Panama. Elle prend des risques immenses, manifeste une vision mondialiste et, pour mener à bien ses projets, crée de la monnaie par « transformation du crédit » (cette expression désigne l’utilisation de l’argent des dépôts exigibles à court terme pour des investissements à long terme, en espérant que les déposants ne réclameront pas tous leur dû en même temps. Ce genre de pratique crée de la monnaie. De nos jours, elle est attentivement contrôlée par les autorités monétaires (ratio Cooke…). Mais des émissions en monnaies étrangères (euro-dollars, euro-yens) échappent encore à ces limitations).

Nos ancêtres structurent les villes (Haussmann) et structurent les esprits (Jules Ferry). Dans l’Angleterre de la Reine Victoria, et dans l’Allemagne de Bismarck, c’est le même mouvement que dans la France de Napoléon III : des investissements d’urbanisme, d’éducation et de contrôle social d’une ampleur formidable. Et ça réussit ! Au lieu de la révolution prévue par Marx, et malgré deux guerres mondiales, l’Europe de l’Ouest connaît au vingtième siècle la plus grande prospérité de son histoire.

Les villes européennes abordent les années 1900 avec des avenues assez larges pour accueillir l’automobile, bien que tracées avant son invention, et une population assez instruite pour s’intégrer dans l’économie industrielle. L’Europe doit son développement actuel à la structuration urbaine du siècle dernier, qui d’ailleurs n’était pas sans arrière-pensée de maintien de l’ordre, et aussi à sa structuration éducative qui n’était pas non plus sans intention de contrôle social.

Cette référence nous place dans une prospective de la rupture. Si les mêmes causes produisent les mêmes effets, alors, quand la situation devient intolérable, la classe dirigeante prend peur et fait ce qu’il faut pour que ça cesse. La réponse du siècle dernier présente un caractère universel : on structure l’espace ; on structure les esprits. Elle est faite de grands programmes, menés avec les meilleures technologies de l’époque. On peut conjecturer que la réponse du début du 21ème siècle à la montée des dangers sera de même nature, mais avec des moyens techniques autrement puissants.

1980-2020 : La société du spectacle.

Le soulagement suivant la chute du mur de Berlin est de courte durée. L’ordre bipolaire de la guerre froide recouvrait une toute autre réalité. L’océan des pouvoirs des blocs se retire, délité par les télécommunications. Les particularismes tribaux et religieux refont surface, tels de vieux rochers qu’on avait oubliés.

Le monde de la fin du vingtième siècle est une mosaïque d’ethnies irascibles, attachées à des valeurs du passé, comme fétichisant la possession de territoires ou de positions privilégiées. Après le Liban, la Yougoslavie, l’Inde, l’Asie centrale, l’Afrique sont saisis de pulsions intégristes et de persécutions ethniques. L’Asie se réarme. Des affrontements raciaux, sporadiques et complexes, éclatent ici et là, comme des bulles de haine à la surface du chaudron du diable.

On croyait avoir définitivement banni de telles atrocités. C’était oublier trop vite le désarroi des illettrés, le désespoir du chômage, la réaction à l’exclusion. Sans avenir crédible, on se jette dans les bras des forces du passé. Dans les pays de l’Est, les chefs ont été chassés, mais les sous chefs sont encore là. Ils représentent un recours, d’esprit plus étroit.

Néanmoins, le nouveau système technique continue sa progression, apportant avec lui de nouvelles façons de faire. La technique est, dans ce monde troublé, le lieu où l’intelligence a raison de la force, et cela jusqu’au cœur du domaine d’élection de la force brute : celui des armements.

Par ailleurs, la technique moderne relie les hommes, par-dessus les croyances et les frontières. Bien qu’inventée après le téléphone, la télévision est mise en place avant. Elle institue une société du spectacle, planétaire, où la réalité est transfigurée, conditionnée pour capter une attention fugitive. Elle injecte subrepticement des messages publicitaires dans le mental du public, entretient des confusions en même temps qu’elle apporte de vraies informations, sollicite les pulsions en même temps qu’elle fait place aux arts et ouvre à la connaissance de la Nature.

Le monde est ivre. Il a perdu ses repères. La surinformation produit des effets hallucinogènes. Des individus s’isolent au moyen de leur baladeur ou se livrent à un dialogue compulsif avec leur jeu vidéo. Comme celle de la fascination, l’habitude de la manipulation des esprits s’installe insensiblement et devient comme naturelle. Avec un « reality show », un inconnu peut en quelques jours être adulé de millions de téléspectateurs. Il peut aussi vite retomber dans le purgatoire de la réprobation. On joue « Dallas » à tous les étages.

Les médias enseignent sans le vouloir la passivité. Ils absorbent l’énergie du spectateur dans des intrigues étrangères. Ayant vécu par procuration des événements hors du commun, l’individu n’a plus le désir d’entreprendre à sa propre mesure. Il devient soit mégalomane, soit déprimé. Des millions de personnes cherchent un emploi. Il y a de moins en moins d’entrepreneurs pour les embaucher. Partout, on manque d’employeurs plus que d’employés.

Les milieux financiers sont touchés. Ils interfèrent avec le médiatique. Les grands entrepreneurs rachètent des chaînes de télévision. L’argent et la crédibilité s’enchevêtrent. Les fortunes se font et se défont de plus en plus vite. Un raider peut lever en trois coups de téléphone l’équivalent du salaire annuel d’un million de paysans indiens. Les places financières, interconnectées, ballottent des milliards de dollars à travers la planète au gré des vagues spéculatives. Les régions et les métiers sont à la merci d’ouragans imprévisibles, aux causes lointaines, insaisissables et aléatoires. L’exclusion s’accroît. Les troubles aussi. La crainte du danger monte. On sent comme des forces telluriques qui fermentent dans les banlieues, s’apprêtant à faire craquer l’ancien monde. La chrysalide se prépare à accoucher, mais de quoi ?

2020-2060 : La société d’enseignement.

Le capitalisme avait gagné. L’Europe de l’Est, puis la Chine, puis l’Inde s’étaient lancées avec un zèle de néophyte dans la recherche effrénée du profit. Mais, dès la fin du vingtième siècle, un milliard d’êtres humains ont été chassés de leurs terres par la concurrence des agricultures industrialisées. Leurs enfants sont dans l’errance. Ils ne peuvent plus retourner cultiver la terre, car le savoir-faire de leurs ancêtres ne leur a pas été transmis. Ils ne peuvent pas non plus s’intégrer à la société technologique moderne, car l’école n’était pas prête à les accueillir. Ce sont des « sauvages urbains », des femmes et des hommes élevés hors de toute culture, revenus en quelque sorte à l’état de Nature, obligés de considérer la ville comme une jungle et d’y inventer de nouveaux moyens de survie. Plus de la moitié de l’espèce humaine est maintenant urbanisée. L’insécurité gagne le centre des mégalopoles, à Los Angeles comme à Mexico, à Bombay comme à Alger. Il n’y a plus des pays riches d’un côté et des pays pauvres de l’autre, mais des riches et des pauvres à cent mètres les uns des autres, sur toute la planète.

Les événements dramatiques et destructeurs des années 2010 saisissent de peur la classe dirigeante. Le marché des blindages, des serrures et des caméras de protection n’a jamais été aussi florissant. Après quelques années de répression et de protection, il lui faut se rendre à l’évidence : on ne peut pas endiguer cette marée de violence. Il faut s’attaquer à sa cause et changer complètement de stratégie. On croyait à l’économie libérale. Il s’avère qu’elle sert de feuille de vigne à des maffias. Les rapports de force perdurent, mais transfigurés. Ils s’appuient désormais sur des « systèmes drogue ». Aux stupéfiants anciens sont venus s’ajouter de multiples accoutumances et asservissements, imprégnant le commerce ordinaire, qui enfoncent l’individu dans des comportements auto destructeurs, sur fond de désespoir.

Les défenses des humains sont prises en défaut par cette attaque de leur volonté même. Aussi la réaction est-elle à la mesure de la menace. Le laisser-faire libéral est accusé de laisser aller. Les formidables moyens de la technique, en particulier les univers virtuels, sont réquisitionnés au nom de la vertu. Les valeurs anciennes sont rejetées. En situation d’urgence, l’ambiguïté n’a plus sa place. Les délicats dosages politiques et la tolérance d’autrefois sont considérés comme décadents, plus dangereux que la force brute, qui au moins s’affiche clairement.

Structurant le mental et les comportements, la société d’enseignement s’établit alors, en réaction à la période précédente, perçue comme laxiste. Elle normalise comme l’école de Jules Ferry ou de l’empereur Meiji, mais avec des moyens autrement puissants. Les esprits sont mis au carré par des logiciels d’entraînement mental. Les tests de conditionnement sont rendus obligatoires, en préalable même à des gestes quotidiens, tels des retraits bancaires.

Aidé d’une technologie appropriée, le contrôle social se fait beaucoup plus strict.

L’utilisation de badges magnétiques détectés par radar est généralisée. L’ouverture des portes des bureaux, des commerces et même de certains lieux publics se fait automatiquement, mais seulement devant le porteur du sésame prévu.

Après la dure prise de conscience de la classe dirigeante, la société s’organise autour d’un projet global : la domestication de l’homme par l’homme.

Nous ne pouvons pas espérer maîtriser les techniques modernes avec des humains sauvages restés biologiquement au niveau d’un primate des savanes, pense-t-on. On ne sait pas non plus modifier le génome de l’homme pour en faire un être adapté à ce nouvel environnement. Il faut donc le domestiquer. La plasticité de son comportement s’y prête. Elle est due à la « néoténie », ce retard de maturation qui lui permet de conserver jusqu’à l’âge adulte l’adaptabilité des enfants. Les marchands l’avaient exploitée pour fidéliser le client. Il faut maintenant le mettre au service d’un processus énergique d’adaptation : l’enseignement.

Les grands projets techniques sont lancés. D’abord des cités marines, pour désengorger les côtes saturées, et accueillir des masses de population errantes, puis d’immenses opérations d’urbanisme. On supprime les quartiers insalubres. On construit dans des lieux isolés des cités d’enseignement, capables d’intégrer les « animaux humains » dans un environnement scientifique et technique.

Les espaces ruraux délaissés par suite des migrations vers les villes sont réappropriés par des organismes d’aménagement, qui établissent un programme planétaire de reboisement et de réhabilitation de la Nature. On se met d’accord sur un immense projet de vie dans l’Espace, dans un esprit de conquête, comme la plus grande démonstration des capacités de l’espèce humaine, désormais capable d’échapper même à la mort du soleil. On veut aussi y transporter des performances. Dans une planète creuse tournant au ralenti, où règne une pesanteur dix fois plus faible que sur terre, le patinage artistique, le saut à ski et le vol libre deviennent des spectacles fabuleux. Ce sont des cathédrales médiatiques, à la gloire du corps humain.

Mais les dirigeants conservent aussi une arrière-pensée. Le jour venu, les cités lointaines et isolées, les villes marines et même les planètes creuses artificielles ne seraient-elles pas bien utiles pour se débarrasser des personnages indésirables sur terre ? La colonisation du nouveau monde s’était grossie des marginaux et délinquants dont ne voulait plus la vieille Europe. Il y a des héros chez les pionniers. Il y a aussi des desperados qui s’échappent d’un monde hostile.

2060-2100 : La société de création.

Les contradictions de la période précédente deviennent sensibles. L’éducation de masse, démultipliée par les formidables moyens techniques de l’industrie hallucinogène, a mis au moule les cerveaux. La paix sociale se paye en baisse de créativité. Les dangers sont éloignés. Mais les nouvelles générations, éduquées aux disciplines du corps et de l’esprit, sont beaucoup mieux armées qu’autrefois. Elles veulent exercer leur autonomie. Le conformisme de la période précédente est accusé de contrarier les pulsions, de s’opposer au mouvement de la vie même.

On se méfie désormais des performances intellectuelles machinales. La compétition homme/machine, avec ses jeux délirants, était allée jusqu’aux olympiades. Trop d’exercice mental ferme la voie du cœur. On s’affirme désormais autrement, par des démonstrations d’indépendance et d’universalité. L’homme veut organiser le monde, dit-on, mais il n’est même plus capable de survivre à la lisière de la forêt où vécurent nos ancêtres, précisément là où l’espèce humaine s’est biologiquement constituée.

Les nouvelles cellules de vie sont petites, portables et autonomes. Elles peuvent s’installer n’importe où : dans le désert, sur la banquise, au fond des mers, dans une planète creuse. La qualité de l’expérience vécue, la capacité de résoudre la survie avec les moyens du bord, le talent à transformer des contraintes en défis, la création d’environnements nouveaux, adaptés à l’éthologie humaine, sont perçus comme vraiment porteurs de valeurs universelles. L’homme se prépare à un destin cosmique. Ainsi, la société de création se constitue en refus des contraintes des formations musclées de la période précédente. Elle recherche la liberté à la fois par plaisir et par nécessité : le plaisir de créer et la thérapie de la créativité, vécue comme un bol d’air au sortir d’une norme étouffante.

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