L’innovation monétaire (2/5) : Comment se crée la monnaie ?

Jean-Michel Cornu, directeur scientifique de la Fing continue d’explorer pour nous l’innovation monétaire (voir la première partie). Dans De l’innovation monétaire aux monnaies de l’innovation qui vient de paraître chez Fyp éditions, il revient, notamment, avec sa clarté pédagogique légendaire, sur les processus de création de la monnaie.

D’où vient la monnaie ? Cette question qui peut sembler simple est en fait révélatrice de la méconnaissance et des idées préconçues sur l’argent. Elle est pourtant fondamentale pour comprendre les possibilités d’innovations sociales permises par la monnaie. Il existe trois façons de créer de la monnaie.

1. Des objets ou des matières premières

La première façon de créer une monnaie a été d’utiliser un objet ou une matière première existant : de l’or, de l’argent, des coquillages [1] ou même des objets usuels dans les universités brésiliennes (voir plus loin). Pour éviter de se promener avec des objets lourds ou encombrants, il est possible de demander à une personne de confiance de conserver ses objets ou sa matière première et de nous fournir un document qui prouve que l’on possède bien ces éléments. Il devient même possible d’utiliser pour les échanges non plus ces objets ou matières premières, mais le document lui-même qui indique qu’on les possède.

Cette forme de monnaie permet d’éviter le troc direct en utilisant un “objet intermédiaire”. Elle présente cependant plusieurs inconvénients :

  • Il est possible de tricher en “limant” des pièces ou des lingots d’or, par exemple, ou en leur ajoutant un produit de cote moindre (une technique appelée «”adultération”) pour leur donner une valeur inférieure à celle présumée ;
  • Employer un objet intermédiaire comme monnaie laisse croire que la monnaie peut être traitée comme une simple matière première dont la valeur fluctuerait en fonction de l’offre et de la demande (ce qui est en contradiction avec sa fonction “d’unité de compte”) ;
  • Utiliser des métaux précieux renforce la croyance que la monnaie à une grande valeur en elle-même. Il se crée alors une fascination, comme l’explique Patrick Viveret dans Reconsidérer la richesse. Pour certains, la monnaie, en s’apparentant au règne minéral, devient alors une promesse d’immortalité : l’or ne vieillit pas ;
  • Si au lieu de prêter un objet ou de la matière première (la fonction de “réserve de valeur” de la monnaie), on prête un document qui le représente, il devient possible de tricher en prêtant ce que l’on ne possède pas ou alors en prêtant plusieurs fois ce que l’on possède. C’est ce qui s’est passé lorsque les orfèvres, à partir du XVIIe siècle, ont commencé à prêter non seulement leur or, mais celui de ceux qui le mettaient en dépôt chez eux (au départ sans leur dire), puis bien plus que l’or qu’ils avaient en dépôt.

La situation a considérablement évolué. Depuis le 15 août 1971, la monnaie n’est plus du tout indexée sur l’or. Cette forme de monnaie n’existe plus dans nos monnaies conventionnelles.

redesigningdollar
Image : la proposition de Dowling Duncan, vainqueur de la compétition créative de reconception du dollar (Redesigning Dollar).

2. La création de monnaie par les institutions

Les États ont une légitimité et celle-ci devrait leur permettre de décréter la création de monnaie. Nous pensons en général que la masse monétaire est créée lorsque les gouvernements font “marcher la planche à billet”, par simple décision. C’est même une des quatre prérogatives régaliennes des États. Cette approche permettrait ainsi d’injecter de la monnaie dans l’économie pour faciliter les échanges. Mais contrairement à une idée très largement répandue, les États créent aujourd’hui moins de 10 % de la masse monétaire globale [2].

Plus encore : par l’article 104 du traité de Maastricht, repris dans l’article 123 du traité de Lisbonne, les États européens s’interdisent de créer l’argent dont ils ont besoin pour investir et créer des biens publics, ni même de le demander aux banques centrales [3]. Ils doivent alors se tourner vers… les banques classiques. Dans les faits, la création de la monnaie a été déléguée comme un monopole par l’État au secteur bancaire. Et l’État renforce ce monopole en exigeant que toute taxe ne puisse être payée que sous la forme de cette monnaie officielle.

Si certains économistes libéraux ont contesté la prérogative régalienne des États de créer de la monnaie, c’est que celle-ci comporte un inconvénient. Dans un mécanisme de marché basé sur l’offre et la demande, si on injecte trop d’argent, alors ceux qui en bénéficient vont souhaiter acheter plus. Mais cette demande supplémentaire, si l’offre ne suit pas, crée de la rareté et fait augmenter les prix. Si, au contraire, pas assez de monnaie n’est créée, alors les acheteurs ne peuvent plus se payer l’ensemble de la production. Celle-ci se réduit et le chômage se développe. Ainsi la création de monnaie devrait-elle suivre exactement la capacité de production de toute la nation pour éviter l’inflation (s’il y en a trop) ou le chômage (s’il n’y en a pas assez).

L’État, se retrouve face à peu de choix :

  • Créer de l’argent en suivant exactement la capacité de production du pays. Mais dans ce cas, il ne peut pas investir pour développer rapidement cette capacité de production. Il risque alors de se faire distancer par les autres pays qui l’inondent de leur propre production [4].
  • Créer plus d’argent afin d’investir en masse et ainsi soutenir la production. Mais celle-ci ne peut augmenter que lentement. Il y a donc un décalage pendant lequel l’offre est insuffisante, ce qui pousse les prix à l’inflation [5].
  • Permettre une rotation plus rapide de l’argent existant. En effet, la production vendue ne dépend pas seulement de la masse monétaire, mais aussi de sa vitesse de rotation [6].

Créer et détruire… mais pas au même moment
Il reste une solution proposée par certains : l’État crée de l’argent pour investir en masse lui-même ou pour faire investir et consommer les acteurs après leur avoir redistribué l’argent créé [7]. Dans le même temps, il utilise la taxation pour récupérer de l’argent des contribuables et des entreprises. Au lieu de le réinvestir dans des biens publics (l’investissement dans ce cas serait permis par la création de monnaie), il détruit ensuite purement et simplement la part de l’argent collecté qui ne sert pas à son fonctionnement mais à l’investissement. Dans ce cas, la masse monétaire peut suivre la capacité de production.

Le fait de séparer dans le temps l’augmentation de la masse monétaire (par la création de monnaie) et la diminution de la masse monétaire (par la destruction d’argent collecté par les taxes) permet de prendre en compte le décalage que nous avons vu entre l’augmentation de la demande et l’augmentation de la capacité de production. Elle permet alors d’éviter l’inflation.

3. La création de monnaie en échange d’une promesse

Comment se créent alors les plus de 90 % restants de monnaie qui circulent sur la planète ?

Cette part de monnaie est créée par un mécanisme peu connu et étonnant : par le simple fait que vous signiez une demande de prêt à la banque, vous reconnaissez que vous rembourserez cette somme (ou qu’à défaut vous serez saisis sur vos biens pour un montant équivalent à cette valeur). Les banques créent alors purement et simplement cette somme par une simple opération d’écriture, et elles le déposent sur votre compte. Cet argent est ensuite détruit au fur et à mesure du remboursement de la dette. L’argent créé est qualifié de monnaie scripturale : de l’argent créé par un jeu d’écriture…

Plus de 90 % de l’argent disponible sur la planète est ainsi constitué des dettes en cours auprès des banques. Les banques maîtrisent donc plus de 90 % des moyens de paiement qui permettent les échanges entre les hommes.

Comment réguler l’argent créé par les crédits offerts par les banques ?
Les banques centrales peuvent réguler la masse monétaire de deux façons :

  • En faisant varier leurs taux directeurs, ce qui a une incidence sur le taux des prêts et de l’épargne et modifie donc le nombre de prêts demandés aux banques ;
  • En autorisant les banques à prêter une proportion plus ou moins grande des fonds qu’elles ont en dépôt : la réserve obligatoire. Les banques centrales peuvent faire varier le taux de réserve obligatoire pour limiter le crédit et donc la création monétaire. Mais cet instrument est bien moins utilisé dans les pays développés [8]. On parle de système de réserve fractionnaire.

Par ailleurs, les banques doivent disposer de fonds propres réglementaires supérieurs à 8 % des engagements de crédits (accords de Bâle I) ou plus récemment du risque global pris par la banque (accords de Bâle II en vigueur depuis 2007 et 2008).

Mais les acteurs de la régulation, les banques centrales, ne dépendent plus du tout des États (pour la Banque centrale européenne) ou pratiquement plus (pour la Federal Reserve américaine).

Seules la monnaie crée par les États ou les banques centrales (la monnaie fiduciaire : les pièces et les billets) et la monnaie créée par les banques (la monnaie scripturale basée sur un engagement de remboursement de l’emprunteur) sont légales. Mais, comme nous l’avons vu, la création monétaire échappe à l’État qui ne peut plus agir que sur ses propres investissements (en augmentant sa dette publique auprès des banques) ou indirectement en demandant à la Banque centrale, qui ne dépend plus directement de lui, de modifier les taux directeurs pour augmenter ou baisser l’intérêt du crédit.

4. La question de l’intérêt

Il existe un autre problème : si les banquiers créent plus de 90 % de l’argent en circulation dans le monde, qui crée l’argent supplémentaire dont nous avons besoin pour leur payer les intérêts ? Le montant de ce qui est remboursé (prêt plus intérêts) est souvent plus du double de ce qui a été prêté… Bien au-delà de l’inflation.

Il n’existe que deux solutions :

  • Soit un pourcentage des emprunteurs – correspondant à l’argent supplémentaire des intérêts – ne dispose pas d’assez d’argent pour payer sa dette. Les banquiers saisissent alors leurs biens et une part toujours croissante des biens matériels passent aux banquiers [9] ;
  • Soit les banquiers doivent créer toujours plus d’argent afin qu’il y ait de l’argent supplémentaire pour rembourser les dettes plus les intérêts. Mais ce faisant, ils créent de nouveaux prêts qui nécessiteront de nouvelles créations de monnaie pour en payer les intérêts, et ainsi de suite.

Dans les faits, les deux solutions sont utilisées. Un nombre de saisies considéré comme acceptable socialement est réalisé et le reste est géré par l’accroissement de la monnaie par les banques et donc de l’endettement des particuliers, des entreprises et des États.

Ainsi, même si la régulation de la création monétaire permettait de suivre la croissance de la production ; même si nous choisissions de réaliser un niveau durable de production (si le taux d’utilisation des ressources de la planète se faisait à un niveau inférieur ou égal à son taux de renouvellement), le mécanisme du prêt à intérêts nous oblige globalement à nous endetter toujours plus et donc à devoir être toujours plus productifs pour payer toujours plus d’intérêt… Quitte à en détruire notre propre niche écologique.

Bien sûr, il ne s’agit pas de considérer que les banquiers doivent être des philanthropes qui offrent leurs services sans avoir de moyens financiers pour vivre eux-mêmes. Cependant, la rémunération d’un service dépend en général du travail fourni qui n’est donc pas proportionnel aux sommes prêtées, comme c’est le cas de l’intérêt [10].

Petite histoire de l’intérêt [11]
Au départ, toutes les grandes religions considéraient le prêt à intérêt comme le pire des péchés et l’interdisaient formellement. Cela voudrait dire que l’argent crée de la valeur dans le temps alors que seul Dieu est créateur. Seule la rémunération du travail du banquier était autorisée. Si l’on a dégagé un intérêt financier d’une action, il faut le rembourser. Cette interdiction est toujours présente dans l’islam et les banques islamiques ne touchent aucun intérêt (bien qu’elles touchent une rémunération du service rendu).

Mais avec l’expansion de la civilisation (les grandes conquêtes), le besoin en financement des États et des Églises a été grandissant. Ceux-ci ont fermé les yeux progressivement sur la création de monnaie ex nihilo par les banques (la monnaie scripturale) et même sur l’intérêt. L’invention du purgatoire au XIIe siècle a permis une marge de négociation : l’usure (le prêt à intérêt) ne condamnait plus à une damnation éternelle mais à un simple passage temporaire en purgatoire [12].

La réforme protestante au XVIe siècle a complété cette mutation : la richesse devient licite, elle est même un indicateur de salut. C’est la jouissance de cette richesse qui est interdite.

Aujourd’hui, la richesse et, surtout, sa jouissance sont valorisées dans les médias comme une véritable “réussite”. Pour Max Weber, nous sommes passé d’une économie du Salut (la foi) à un salut par l’économie.

Jean-Michel Cornu
___________
Notes
1. Le cauri est un coquillage qui a été utilisé comme monnaie entre autres au Mali (les coquillages sont rares au Mali, éloigné des mers). Les colon tigi (en bambara « propriétaires de tigi, de cauri ») l’ont utilisé, mais après le début de la colonisation. Le cauri a ainsi été utilisé pour la vente des esclaves en Afrique occidentale française. Aujourd’hui, le cauri est principalement utilisé comme système de divination.
2. En janvier 2009, dans la zone euro, les billets et pièces représentaient 717,9 milliards d’euros (masse monétaire M0). Les pièces et billets plus les comptes à vue représentaient 4 087,1 milliards d’euros (masse monétaire M1), soit un rapport de 17,5 %. Si l’on prend en compte également les dépôts à vue rémunérés (par exemple, les livrets d’épargne) et les instruments négociables sur le marché financier, comme les titres de pension et les titres de créance émis à moins de deux ans, on obtient 9 371,7 milliards d’euros au début 2007 (masse monétaire M3 ; ce chiffre est donné pour début 2007, car les banques centrales ne fournissent plus cet indicateur depuis cette date). Le rapport entre l’argent fiduciaire (les pièces et monnaies) et l’argent total comprenant l’argent produit par les institutions financières est alors de 7,6 % (statistiques de la Banque centrale européenne). Voir aussi le schéma de l’évolution des masses monétaires aux États-Unis entre 1960 et 2008.
3. Article 104.1 du traité de Maastricht repris comme article 123 du Traité sur le fonctionnement de l’Union européenne : « Il est interdit à la Banque centrale européenne et aux banques centrales des États membres, ci-après dénommées “banques centrales nationales”, d’accorder des découverts ou tout autre type de crédit aux institutions, organes ou organismes de l’Union, aux administrations centrales, aux autorités régionales ou locales, aux autres autorités publiques, aux autres organismes ou entreprises publics des États membres ; l’acquisition directe, auprès d’eux, par la Banque centrale européenne ou les banques centrales nationales, des instruments de leur dette est également interdite. »
4. Cette solution est également envisagée par les adeptes de la décroissance. Mais pour fonctionner, il faut que tout le monde accepte de stagner ou de décroître en même temps. Les travaux en « théorie des jeux » montrent que les acteurs ont souvent intérêt à « trahir » les autres, ce qui rend difficile une coordination internationale dans ce domaine.
5. Les avis divergent entre les économistes : pour les monétaristes comme Friedrich Hayek ou David Ricardo, il ne faut pas créer trop de monnaie pour éviter l’inflation. Pour les monétaristes modérés tels que Milton Friedman, il faut en créer un peu pour permettre de la croissance. Pour John Maynard Keynes, la création de monnaie booste l’activité et génère donc des revenus.
6. Les opinions s’opposent sur le rôle de la monnaie en économie. Dans la théorie quantitative de la monnaie, il existe un lien de causalité entre la quantité de monnaie en circulation et le niveau général des prix : M * V = P * Q (où P * Q est la quantité d’argent échangée pendant une période soit la production par le niveau des prix ; M représente la quantité de monnaie en circulation pendant cette même période, et V la vitesse de rotation de la monnaie).
7. La proposition de “crédit social” de Clifford Hugh Douglas consiste pour l’État à créer de la monnaie et à la répartir entre tous les citoyens de la zone monétaire, en fonction des biens et services supplémentaires produits l’année précédente. Voir aussi l’encadré sur le dividende universel dans la partie “Quelques questions à se poser avant de créer une monnaie”.
8. Auparavant, les banques centrales imposaient un rapport entre l’or déposé dans les coffres et l’argent possible de créer (typiquement 1 dollar en or permettait de créer 10 dollars en monnaie scripturale). Mais avec la fin de l’indexation de la monnaie sur l’or, ce rapport devient celui entre les réserves obligatoires que les banques doivent faire dans les banques centrales (un pourcentage des dépôts à court terme fait chez eux) et l’argent qu’elles peuvent créer. Les banques peuvent créer du crédit et donc de la monnaie tant qu’elles détiennent 2 % (actuellement dans la zone euro) de l’ensemble de cet argent en réserve obligatoire. Mais ces crédits créés dans une banque servent à payer un fournisseur qui lui-même peut le déposer dans sa propre banque, ce qui permettra à cette banque (du moins en partie) d’augmenter sa réserve obligatoire à la banque centrale et donc de créer de nouveaux crédits qui seront déposés dans une autre banque, et ainsi de suite. D’ailleurs, dans les faits, en jouant sur les frais de dossier, les banques peuvent créer autant d’argent qu’elles veulent. Dès 1912, l’économiste Ludwig von Mises écrivait : “Ce serait une erreur de croire que l’organisation moderne de l’échange peut continuer ainsi. Elle porte en elle le germe de sa propre destruction ; le développement de la monnaie fiduciaire doit nécessairement mener à son effondrement.”
9. Louis Even a bien décrit ce mécanisme dans le petit conte L’Île des naufragés.
10. Cependant, si l’on considère que ce n’est pas le travail du banquier que rémunère l’intérêt mais le risque de non remboursement, alors on pourrait considérer qu’il est nécessaire qu’il soit proportionnel à la somme prêtée, ce qui pose le problème de l’augmentation de la masse monétaire. Mais dans les faits, les risques sur les prêts aux particuliers, aux entreprises et aux États sont très faibles quand les banques font correctement leur travail d’évaluation (contrairement à la crise des subprimes où les banques ont prêté à des clients qui étaient de toute évidence non solvables). De plus, en cas de défaillance de l’emprunteur, la banque saisie ses biens. Si risque il y a, il s’agit plutôt de celui que l’on trouve dans les transactions financières. Le jeu financier entre les banques et les acteurs financiers est lui effectivement plus grand. Les échanges commerciaux représentaient en 2004 20 milliards d’euros par jour alors que les échanges financiers étaient 50 fois plus importants avec 1 000 milliards d’euros par jour. L’économie fait les frais du jeu financier…
11. Cet encadré a été rédigé à partir de “Pourquoi ça ne va pas plus mal”, d’après la conférence du 5 avril 2007 de Patrick Viveret.
12. Jacques Le Goff , La Bourse et la vie. Économie et religion au Moyen Âge, Hachette, 1997.