Un complot à la fois nécessaire et impossible : le 11 septembre 2001 (1)

Publié le par lereveilmondial.over-blog.com

Sommaire

 I. « L’élaboration d’un scénario implacable qui prend la forme d’un réquisitoire contre vieilles et nouvelles lunes ». 
 II. « Ces têtes pensantes qui donnent raison aux négateurs d’avoir été in petto enthousiastes le 11 septembre… » 
 III. « Où Internet se dissocie des autres médias par son brouillage mais les influe par sa dénonciation » 
 IV. « L’équation du Polichinelle ou derrière le complot du 9/11, comment se déroule le script d’une mainmise des ressources pétrolières du Moyen-Orient ». 
 V. « Pourquoi une superpuissance ne peut-elle venir à bout des démons qu’elle a créé ? » 

La radicalisation du discours sur le 11 septembre prend une ampleur inconsidérée et inquiétante. Une démarche d’opposition quasi ésotérique guette et est orchestrée à partir d’une poignée de sites majeurs d’où partent, en rhizomes, d’innombrables sites secondaires, blogs, forums, qui y trouvent matière à digressions épuisantes et acharnées tout en faisant évoluer le discours selon l’humeur et le gré de leurs auteurs. La méthode de diffusion ? De courtes vidéos sous-titrées, petits documentaires disponibles en streaming guidés par des propos qui en orientent la lecture. Impact de la preuve filmée sur les consciences via les rétines, les mêmes qui furent collées, subjuguées, à leur téléviseur, en direct live ce « jour de l’infamie [1] ».
Cloisonnée jusqu’alors sur Internet, la théorie du complot émerge sur d’autres médias et devient même « tendance ». Elle n’est plus underground. Il est bon, en société éduquée, de montrer sa capacité à faire émerger un élément de preuve, affûté de quelques arguments scientifiques (ou du moins ce qu’on en aura compris), pour faire douter vos congénères pitoyablement avachis, non sur la position officielle, mais sur leur quotidien, pouvoir d’achat, municipales, jardinage...
Salaud de Bush, grand protecteur de la mondialisation libérale.

J’appelle négateurs [2] ceux qui s’adonnent et croient à cette lubie. Je me garde de les appeler « critiques » tant ce mot serait corrompu par d’autres qualificatifs, sans doute hasardeux, dont celui de « militants ». Quant à « complotistes » et « conspirationnistes », ce ne sont, à mes yeux, pas des néologismes mais de vains barbarismes.

I. « L’élaboration d’un scénario implacable qui prend la forme d’un réquisitoire contre vieilles et nouvelles lunes ».

Citons Gauchet [3] : « Qu’est-ce que le 11 Septembre, sinon la découverte, par les Américains, qu’ils sont dans le monde et pas en dehors ! D’où, en réaction à cette prise de conscience la réaffirmation brutale des prérogatives de l’État-nation américain ». Et les négateurs d’inverser la phrase en rendant l’Etat responsable – et par sa machination obscure – coupable de délibérément mutiler la nation américaine pour projeter un unilatéralisme fossoyeur de démocratie et dévoreur de matières premières afin de pérenniser la gourmandise consumériste et l’hyper-profit de quelques-uns, les comploteurs.

Les attentats du 11 septembre gardent une part d’ombre. Sans doute est-il difficile pour un Etat d’annoncer aux yeux du monde les raisons de sa propre vulnérabilité, exercice d’autant plus difficile quand on se veut puissance dominante, vecteur de démocratie et modèle de piété. Un mélange de rage, de honte et de commisération. Les tabous seront encore profonds et les lieux de mémoire émergeront bien avant leur résorption.

La pensée qu’il fallait fomenter un évènement à la portée extraordinaire, visuelle, pour légitimer un unilatéralisme désiré n’est qu’un raccourci simpliste, manichéen, pour gaver les profanes en histoire politique, avides de scénarii compliqués pour soutenir une vision simpliste du monde. Quelques rappels sont nécessaires :
— L’unilatéralisme politique des Etats-Unis de l’après 11 septembre ne résulte pas d’une volonté de dominer intentionnellement le monde (c’est une réalité avant la fin de la guerre froide et un fantasme avec la mondialisation) mais de continuer à protéger leurs intérêts (rien de nouveau) et, surtout, de renforcer leur sécurité. En cela, les Etats-Unis n’avaient nullement besoin de s’automutiler à grande échelle pour mener la politique que les négateurs aimeraient lui faire porter. Les arguments de ceux-ci, portant sur la mainmise finale des ressources pétrolières du Moyen-Orient, ne sont qu’un pis aller pour légitimer un scénario qui doit avoir une cohérence du début jusqu’à la fin. Vus d’ici, ils rentrent globalement dans le cadre d’une opposition viscérale à un ultralibéralisme inféodé à des groupes de pression sournois et qui n’hésiteraient pas à perpétrer un crime de masse pour arriver à des fins purement financières. Un script radical et enivrant pour l’adhésion de tous ceux qui rattachent la mondialisation au « stars and stripes ».

— Assurément, l’attaque du 11 septembre a provoqué un renforcement des interventions américaines dans le monde dans un but avant tout sécuritaire. Une agressivité extérieure parallèle à une paranoïa intérieure [4] (Patriot act) que d’aucuns croiront faisandée en diversion … pour la mainmise du pavot d’Afghanistan ? Pourquoi pas après tout... Ce prisme sécuritaire est inconcevable pour les Européens. Jamais le territoire continental des Etats-Unis n’avait été attaqué. Pearl Harbour avait violemment sorti le pays d’une léthargie isolationniste depuis 1918. Une théorie du complot s’éveillera d’ailleurs tout autant – bien que différente - quand certains, plus tard, pencheront pour une attitude passive de l’administration américaine au courant de l’attaque nipponne afin de réveiller, par le choc des 2500 morts, une population apathique.

— Cette tendance à l’unilatéralisme existait bien avant le 11 septembre, se manifestant par le refus de la Cour Pénale internationale, du protocole de Kyoto. Le 11 septembre lui offre une inflexion nouvelle et met fin au « nouvel ordre mondial » stipulé par George H. W. Bush en 1991 qui enterrait la guerre froide sur le postulat d’une seule et victorieuse puissance dominante, autour de l’idée d’un monde vertueux et démocrate, basé sur la force présumée de la communauté internationale (multilatéralisme via l’ONU) à régler les affaires du monde (ce qui s’est révélé vain). La rupture est décisive. « L’America first » c’est le tout sécuritaire avec la tentative de résoudre le problème du terrorisme comme nouvelle menace post guerre froide et l’aveu d’impuissance de la période précédente à régler le monde selon les desiderata d’une intelligentsia très liée au pouvoir. C’est le désir de mettre en œuvre la « Fin de l’histoire » de Fukuyama, l’universalité de la démocratie libérale, l’ère de paix et l’établissement d’une sphère de prospérité protégée que les Etats-Unis ont toujours souhaité. Les négateurs devraient relire la doctrine Monroe de 1823 et son corollaire en 1904 par Theodore Roosevelt.

— Les Etats-Unis nous veulent du bien mais sans connaître le monde. Cette position universaliste n’est pourtant en rien impérialiste dans le sens colonial du terme. Ils l’ont toujours combattu. C’est toute la volonté d’Huntington que d’amener ses lecteurs au triste constat que cet universalisme est impossible parce que certaines civilisations, fondamentalement, ne peuvent pas être converties à la démocratie. Aveu d’échec.

— La contestation de la puissance américaine par le fondamentalisme musulman (rappelons qu’il est ancien, depuis les Frères musulmans d’Egypte jusqu’à la Révolution iranienne de 1979 et que son internationalisme a échoué, le faisant passer de force à portée nationaliste – instituer des théocraties - à une force plus diluée de lutte contre le modèle de civilisation occidentale et qu’Huntington a outrancièrement simplifié), le « Grand Satan » de Khomeiny, avait connu bien des prodromes avant le 11 septembre. Dans la méthode, le détournement d’avions était devenu une spécialité du temps d’Abou Nidal. Les négateurs éludent l’action terroriste en ce qu’elle peut, avec d’infimes moyens - mais un génie de la logistique - occasionner des dégâts dont la portée psychologique est bien plus forte que la capacité purement destructrice et létale. La radicalité de l’action du 11 septembre résulte dans cette réussite à perpétrer les deux. Aussi les faucons du gouvernement préfèreront lire Huntington à Fukuyama ou Doyle.

II. « Ces têtes pensantes qui donnent raison aux négateurs d’avoir été in petto enthousiastes le 11 septembre… »

Cette fantaisie intellectuelle, cette « aberration » selon René Rémond [5] est probablement à lier avec l’enthousiasme morbide que certains ressentirent, notamment en Europe, dans les milieux les plus réticents à accompagner la suprématie d’un modèle qui accompagna l’unipolarité, rictus ressenti dis-je par la contemplation en direct, la mise à genou soudaine et imprévisible d’un Goliath arrogant, trop puissant, au territoire historiquement indemne et aux travers détestables. Voilà un évènement qui allait, pensait-on, rapprocher les Etats-Unis du lot commun de l’humanité, de ses souffrances, le rendre plus sensible aux inégalités ou à la contestation. Cette pensée fut à peine relayée par ce qu’Emmanuel Todd appelle les « antiaméricains structurels », pessimistes chez qui l’Amérique est toujours fondamentalement mauvaise, avant ou après le 11 septembre (épiphénomène), car elle incarne un système capitalistique faussement libéral, à la fois jouisseur et frustré, le même depuis le Vietnam jusqu’en Irak. Chomsky est de ceux-là.

Les négateurs s’appuient sur la caution d’intelligences américaines, universitaires jusqu’alors douteux ou remisés dans leur médiocrité qui trouvèrent, par le déni de la version officielle, une vitrine inespérée et lucrative. C’est une attitude éprouvée depuis par l’ex candidat démocrate malheureux aux présidentielles Al Gore, seul « looser » qui a retrouvé par le prix Nobel l’apothéose de la reconnaissance après être descendu au plus bas [6].
Prenons David Ray Griffin, un professeur de théologie (?) retraité, devenu, en quelques mois « spécialiste » en géopolitique, expert en mécanique des fluides, prédicateur auréolé du complot et dont la carrière dans la modeste université de théologie de Claremont (Californie) n’avait probablement pas amené la notoriété que les encouragements en deuxième de couverture de son premier livre (des collègues tout aussi obscurs) reflètent. Depuis, tous ses livres de théologie furent réédités. Notons que le personnage – fervent presbytérien - est un spécialiste de la théologie du Process, soit un discours incompatible avec le méthodisme affirmé de George W. Bush. D’ordinaire les négateurs, souvent anti-papistes, ciblent le catholicisme romain (Kennedy en fit les frais). Mais nouveauté, son dernier ouvrage « La foi chrétienne et la vérité des attentats du 11 septembre : un appel à la réflexion et à l’action », fait valoir l’urgence des Eglises à prendre le dossier en main afin d’amener leurs ouailles à la Vérité ; soit la remise en question de la religion civile si particulière des Etats-Unis qui tendait, depuis, quelques années, à une sécularisation que Griffin et d’autres jugent probablement dangereuse ou en tout cas déviante. Son messianisme évangéliste veut revenir à l’idée que « Dieu sauve » et non à celle portée par l’entourage de Bush « l’Amérique sauve » ou, plus prosaïquement « In gun we trust ». La perspective est différente [7] mais est signifiante du combat mené par Griffin.

D’autres édifient tout un discours sur quelques photos choisies, témoignages subjectifs et avancent de belles théories frondeuses et implacables alors que le postulat de départ se base sur des éléments ténus. La critique est à faire en amont, sur les sources, avant le déblatéré si séducteur, si entrainant. Le professeur de physique Steve E. Jones est de ceux-là et a déjà à son actif plusieurs démonstrations saisissantes : par exemple, il a interprété des preuves archéologiques Mayas comme soutenant sa conviction que Jésus-Christ a visité l’Amérique, soit un désir de prouver scientifiquement la véracité du Livre des Mormons [8]. Tous ses articles envoyés à la célèbre revue « Nature » furent refusés et ce bien avant le 11 septembre 2001, notamment ceux liés à la « fusion froide », vaste fumisterie. On pourra également retenir le nom de Mathias Broeckers, journaliste allemand spécialisé dans le cannabis et le new-age qui a vendu 100 000 ouvrages outre-Rhin autour d’une théorie qui prend ses sources... dans les grands médias de masse américains (dont CNN). Je reviendrai sur ce point.

La mise en avant de ces noms et titres forge une caution scientifique, universitaire, aux négateurs, paradoxe de la mise en avant de la vitrine, nécessité du sérieux affiché non pas pour contrer, par des arguments valables ceux de la majorité des scientifiques (et à vrai dire rien n’est critiquable car l’erreur est avant la démarche scientifique et la présuppose) mais pour s’ériger en force de proposition dument respectable afin de séduire un maximum d’adeptes. Il n’en faut d’ailleurs pas plus pour ceux qui, chroniquement, ont besoin de douter d’un monde qu’ils perçoivent en système, parfaitement maillé et nodifié par des forces délétères, ce vague d’où émergent quelques synapses officielles servant de cibles idéales.

Enfin, retenons les hommes politiques sur le déclin ou invisibles, qui n’ont rien à perdre. On en trouve un peu partout, Japon compris. Andreas von Bülow est de ceux-ci. Son heure de gloire est passée depuis quasiment 30 ans, du temps où il était ministre... d’Helmut Schmidt, autre époque. Depuis, il siège et végète au Bundestag et s’est concocté une retraite dorée avec quelques « vérités » qui font encore bon tirage grâce au prestige du titre, même passé. Aussi, il peut sembler paradoxal que nos négateurs, ceux de la mouvance extrême-gauche, si prompts à vitupérer contre la marchandisation du monde, ne pointent pas les substantiels émoluments des ventes liées aux discours qu’ils souhaitent alternatifs et démasquants. Question de priorité sans doute.

III. « Où Internet se dissocie des autres médias par son brouillage mais les influe par sa dénonciation »

Couverture du Time - le 11 sept. 2006Les négateurs se méfient des médias qu’ils perçoivent intrinsèquement couverts par une doxa officielle et font émerger leur vérité par l’intuition portée par des canaux alternatifs où la liberté s’exprimerait pour un temps encore (avec l’idée de l’urgence de porter loin les voix avant que tout soit éteint et étouffé).

Ici, Internet joue un rôle moteur et paradoxal. La démultiplication extraordinaire de l’information autour du présumé complot est telle qu’elle devient à son tour indéchiffrable et semble ne plus faire autorité. L’information relevant des milliers de sites s’affichant dans une requête sur le 11 septembre participent à la fabrication de l’opaque et de l’immaîtrisable du monde où nous sommes, négateurs compris. Ce « dernier bastion » libre qui produit de la transparence (tout peut se savoir - les scandales sont dénoncés, les anciens dires de Marion Cotillard réapparaissent - et finalement 36% des Américains pensent à un complot sans pour autant avoir été mis en contact avec le travail des comploteurs [9]). L’ancien ministre allemand Andreas Von Bülow annonce lui-même avoir tiré l’essentiel de ses sources sur Internet mais d’autres se sont largement abreuvés aux hésitations et atermoiements des grandes chaînes anglo-saxonnes. Pratique.

Réduire cette profusion de textes alternatifs envahissant les librairies (c’est devenu un genre nouveau sur les étals et rayonnages) et les pages web aux seuls frustrés de reconnaissance est évidemment insuffisant. S’y trouvent volontiers tous les opposants au dogme du libéralisme économique, gauchistes, altermondialistes, décroissants, bobos (je catégorise exprès, pour énerver [10]) qui voient une aubaine à accuser de crime contre l’humanité un modèle économique détestable. Il l’est d’autant plus qu’il a fait naître un axe Washington-Moscou-Tel Aviv, légitimant ensemble leurs actions coercitives au nom d’une lutte globale contre le terrorisme musulman soit un triptyque que les défenseurs des Tchétchènes, Palestiniens - donc des faibles - (Hezbollah et Hamas compris), ne pouvaient admettre. Poutine fut le premier chef d’Etat à appeler George Bush pour lui faire part de son soutien. D’aucuns penseront, a posteriori, que la guerre froide fut réellement enterrée ce jour là.

IV. « L’équation du Polichinelle ou derrière le complot du 9/11, comment se déroule le script d’une mainmise des ressources pétrolières du Moyen-Orient ».

Pour remettre en cause les préjugés sur les rapports historiques entre les Etats-Unis, majors, et Etats pétroliers, préjugés qui fait encore dire à certains que l’Aramco est toujours sous la domination des majors américaines (elle est totalement nationalisée en 1980 !), la lecture de cet article sera utile.

Voilà ce que disent les négateurs [11] :
« Résumons. Un pays, les Etats-Unis, qui consomme environ 20% des 84 millions de barils par jour se fait exploser sur son sol afin de se donner un bon gros alibi pour aller piocher le pétrole en Iraq voyant monter dangereusement la consommation de barils du Brésil, de l’Inde et de la Chine, surtout la Chine.[…] ».
A ce niveau là, rien ne le distingue le ladre de la médiocrité des mass media. Cette idée que l’Amérique convoiterait les territoires pétrolifères des pays du Moyen-Orient afin d’assurer l’approvisionnement de son économie gloutonne concurrencée par d’autres nouveaux et non moins gloutons, qu’elle userait de la force et de prétextes fallacieux pour arriver à cette fin (guerre en Irak) est répandue, naïve et fausse [12]. C’est l’argument de tout média. Quelques éléments de compréhension seront utiles pour les ladres en herbe :
— Le principal risque pétrolier auquel font face les Etats-Unis est celui d’une rupture dans l’offre pétrolière mondiale qui se traduirait par une forte hausse du prix. Or, pour se représenter le fonctionnement du marché mondial du pétrole, on peut imaginer une grande bassine qu’alimentent tous les producteurs et dans laquelle puisent tous les consommateurs. Ce ne sont pas les Etats qui sont en concurrence pour s’approvisionner mais les acheteurs individuels (traders, raffineurs, etc.). Les agents américains sont en concurrence entre eux comme ceux d’Europe, d’Asie, etc. et les Etats-Unis ne dépendent pas moins du pétrole saoudien que l’Europe du vénézuélien. En cas de défection d’un des producteurs, c’est tous les consommateurs qui sont pénalisés par une hausse des prix (phénomène mondial).

— Il est impossible pour les Etats-Unis de sécuriser leurs approvisionnement par l’établissement de liens « privilégiés » ou de soumission avec certains pays exportateurs. C’est au marché mondial que les consommateurs accèdent. D’ailleurs, les Etats-Unis n’ont jamais eu aucun accord bilatéral d’approvisionnement pétrolier. L’enjeu de la sécurité pétrolière des Etats-Unis c’est le prix du baril et ses variations brutales (risques importants pour l’économie entière). Cela suppose donc de garantir le bon fonctionnement et l’intégrité du marché pétrolier et de se doter des instruments pour limiter l’impact des crises lorsqu’elles surviennent (dont une réserve stratégique). Cette exposition de l’économie américaine au risque pétrolier c’est la dépendance d’un modèle économique à l’égard du marché pétrolier mondial et non au pétrole importé d’Arabie Saoudite, d’Irak ou d’ailleurs. La sécurité pétrolière est un bien collectif mondial. Les Etats-Unis mettent en œuvre une politique de sécurité dont ils assument les coûts, mais dont d’autres consommateurs bénéficient gratuitement ou presque (Chine comprise).

— Les Etats-Unis œuvrent pour créer les conditions d’une offre pétrolière à la fois abondante et diversifiée géographiquement. Cela passe par la fluidification libérale du marché, à stimuler les investissements d’exploration et de développement hors du Moyen-Orient. Car les pays du Moyen-Orient jouissent de coûts bas d’exploitation et soutiennent un prix mondial largement supérieur au prix concurrentiel. Les Etats-Unis travaillent donc pour limiter la domination naturelle des Etats du Golfe sur le marché mondial. L’objectif stratégique américain concerne l’accès au pétrole surtout hors du Moyen-Orient !
Militairement, cela passe par la sécurisation des routes maritimes (détroits où se positionnent les flottes, notamment le détroit d’Ormuz face à l’Iran). Cette sécurisation profite à tous les acteurs du pétrole, producteurs comme consommateurs. Il n’y a pas de concurrence dans ce domaine là, juste des profiteurs passifs de cet état de fait.
La sécurisation de l’Arabie Saoudite est également une priorité. C’est le seul pays qui peut augmenter rapidement sa production en cas de crise (donc hausse brutale des prix). Cette sécurisation date de la guerre froide. Le renversement de Saddam Hussein en 2003 [13] s’inscrit dans lavolonté de protéger l’Arabie Saoudite de toute menace militaire extérieure (idem quand l’Irak avait envahi le Koweït). Aujourd’hui, les infrastructures pétrolières saoudiennes se trouvent à portée des missiles moyenne portée que les Iraniens possèdent (de fabrication coréenne). Que l’ogive soit nucléaire est à ce titre inacceptable pour les Américains.
L’Irak n’est pas un enjeu énergétique pour les Etats-Unis même si les conditions (aujourd’hui impossibles) sont réunies pour une augmentation rapide de la production irakienne et sa mise – improbable – sous tutelle, cela occasionnerait une hausse de l’offre (accentuée par une surenchère de l’Arabie non désireuse de perdre sa domination et une baisse considérable des prix que les majors américaines (puisqu’elles sont forcément impliquées dans le complot) et leurs comités d’actionnaires refuseraient.

Cette mise au point permet de critiquer le postulat de départ autour des relations entre Etats et majors. La mondialisation de l’économie, celle du pétrole, a démultiplié le nombre d’acteurs, l’élargissement de leurs domaines d’intervention, la complexité interne du capitalisme en un maillage que nul n’est capable, à un instant donné, d’en avoir une vision synoptique, les décisions étant caractérisées par l’immédiateté, leurs porteurs n’ayant plus de visage.

Reste l’affirmation d’une vérité qui, pour les négateurs, coiffe toutes les autres : la pénurie annoncée des ressources pétrolières quand les principales réserves prouvées sont au Moyen-Orient (amenant à l’urgence d’une stratégie égoïste d’accaparement). Là se perçoit un paradoxe. Pourquoi ces manipulateurs s’adonneraient-ils à des prospectives philanthropiques pour leur glouton pays, à l’horizon des prochaines décennies, alors que bien des discours nous rabâchent leur volonté d’enrichissement à court terme, à coups de primes et stocks options monstrueux (terme étendu à leur capacité méphistophélienne de sacrifier des milliers d’employés de la CBD de New York). Pas pour la pérennité de leurs firmes ou de leurs fonds de pension en tout cas ! Le paternalisme est révolu, il ne se lègue plus. En vérité, la base de la réflexion n’est pas focalisée sur les réalités du management économique mais sur la force occulte, ramifiée, héritée et qui se perpétue sur un discours convenu autour de grands principes. Je reviendrai sur ce thème dans un prochain article sur le développement durable et la décroissance.

V. « Pourquoi une superpuissance ne peut-elle venir à bout des démons qu’elle a créé ? »

Les négateurs sont finalement victimes du syndrome de la surestimation de la puissance américaine. L’usage – qui est fait en France – du terme d’hyperpuissance [14] le montre jusque dans nos élites. Il est, pour eux, difficile d’admettre qu’un terrorisme usant de peu de moyens et pouvant frapper fort justement parce qu’il y a disproportion de ces moyens et inadéquation des méthodes (les terroristes ne peuvent mobiliser les moyens de renseignement de l’Etat américain et, à l’inverse, l’Etat américain ne peut réagir à des opérations suicides puisant dans un vivier inépuisable de kamikazes aux comportements non-rationnels). Que peut faire une formidable machine héritée de la guerre froide contre un suicidaire anonyme et heureux, trouvé dans un bidonville ou une banlieue française, marchant dans la rue après s’être intoxiqué de quelconques bactéries ou portant une « bombe sale » ? Les Américains ont toutes les armes sauf celle du suicide.

Curieusement, leur principal reproche méthodologique est d’occulter la primauté de ce qu’ils dénigrent le plus. Mettant en avant le complot d’Etat, ils en accroissent virtuellement les capacités d’action alors que la réalité du pouvoir est aux ordres du marché économique qu’il serait enfantin de caractériser comme soumis à quelque oligarchie (liée à quel groupe, quel intérêt commun ?) de mèche avec le pouvoir politique tant ses acteurs sont en situation de concurrence (entre eux et dans la séduction des élites dirigeantes).

Les masses sont évacuées. L’interprétation du terrorisme d’Al Qaida (« la base ») gêne nos négateurs car elle met inévitablement en scène de pauvres bougres dont la pensée est tournée vers le Walhalla. Chaque acte terroriste (Londres, Madrid, Mogadiscio, Dar-el-Salam…) devient un non évènement. Il leur faut un plan [15] donc des têtes pensantes qui disposent de formidables moyens d’action et d’intoxication de l’information ce qui signifie le secret.
Relisons Marcel Gauchet : « Il faut un pouvoir d’origine humaine, un pouvoir fonctionnel et non plus sacral, un pouvoir limité et non plus chargé d’absolu pour que s’installe et s’accrédite largement la mythologie collective d’un gouvernement occulte doublant l’autorité théorique ».

...

Enfin, le titre de cet article renvoie au final d’un entretien [16] entre le philosophe et Michel Winock de novembre 2002 (les théories du complot fleurissaient déjà) où est mis en évidence ce paradoxe :
— La « nécessité » ou la « probabilité » du complot parce qu’il est plus tentant de chercher une rationalité occulte dans les soubassements d’un monde qui nous échappe, d’autant plus que la latitude d’action de ses multiples acteurs est devenue considérable [17].
— L’impossibilité ou la vanité du complot parce que le même élargissement du monde rend sa maîtrise globale des plus improbables.

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